30 Juin

L’attitude des victimes

La maladie est toujours vécue comme une injustice par celui qui la subit ainsi que par son entourage familial. Que s’ajoute à cela la surprise d’un résultat opposé à celui attendu par le patient, et ce sentiment d’injustice se développera jusqu’à motiver la recherche d’une explication rationnelle permettant d’attribuer le mauvais résultat à la carence humaine.. Au premier rang des suspects on trouvera bien sur le corps médical, surtout si des doutes planent sur la qualité de son intervention. De là à transformer cette frustration en revendication, il n’y a qu’un pas, d’autant plus vite franchi que les médecins concernés négligent de donner des explications que le malade est en droit d’attendre dans ce cas. L’environnement médical dans lequel évolue le malade n’est pas indifférent et peut expliquer son attitude en cas d’erreur.

Laisser entendre que la médecine est, toujours et en tout domaine, en mesure de faire des miracles et que le formidable développement de la science et des techniques médicales et chirurgicales permet de réaliser aisément des interventions tenant de la prouesse ne prépare guère les esprits à l’éventualité de l’erreur ni à sa compréhension.

« Les médias sont dans une certaine mesure responsables de cette conception qui trace généralement un tableau déformé de la toute puissance de la médecine », écrivent à juste titre Jean Judet et Raymond Vilain. Qu’il suffise d’évoquer les présentations journalistiques qui sont faites de la fécondation in vitro : le public n’y découvre que les aspects merveilleux. Mais les difficultés, les échecs, les dangers techniques et psychologiques n’y sont guères exposés. Cet exemple nous rappelle que le dommage qui peut résulter de l’intervention médicale dépasse la stricte relation médecin malade : car la victime potentielle affirmera d’autant plus sa revendication que le résultat n’aura pas été à la hauteur de son attente.

Le patient doit s’efforcer de rester lucide et garder présent à l’esprit que le recours à la médecine n’est jamais sans risque. Ceux qui ont subi quelque fâcheux accident montrent, dans la majorité des cas, une attitude digne, conscients qu’ils sont de l’extrême difficulté de l’acte médical. Refusant la fatalité, leur première réaction après l’accident est bien souvent une simple demande d’explication pour en connaître la cause. Avec un sens aigu des responsabilités, ils ne demandent qu’à être traités en « adulte ». On en veut pour preuve les réponses formulées  à l’occasion d’un sondage sur la responsabilité médicale, commandité par un organe de formation des médecins, le concours médical, associé pour la circonstance avec le Figaro, et réalisé par la SOFRES en 1985.

A la question : « si à la suite du traitement d’un médecin, vous estimez avoir été mal soigné quelle serait votre décision ? », 70% des personnes interrogées répondent : « Je chercherais à en savoir plus pour comprendre ce qui s’est passé » ; 11% « je chercherais à obtenir réparation du préjudice que j’ai subi ; 6% : « Je chercherais à faire sanctionner le médecin » ; 10 % : « Je ne ferais rien de spécial ; 3% n’ émettent aucune opinion.

Mais qu’ils ne trouvent en face d’eux que fuite devant la responsabilité, silence gêné, voire agressivité » du médecin mis en cause et c’en est fait de  leur réserve.

Dans ces circonstances, l’abstention du corps médical, qui est loin d’être exceptionnelle, fait naître alors une réaction fort compréhensible qui suscite la revendication, la décuple et peut aller jusqu’à la rendre aveugle.

On ne peut pas dire que cette attitude traduise une animosité latente à l’égard du corps médical. Pour en revenir au sondage précité, à la question : « D’une manière générale diriez vous que les médecins manifestent à l’égard des patients un sens des responsabilités ? », 86 % des personnes interrogées répondent positivement : « extrêmement important » ( 9%), « très important » (36%), « important mais sans plus » (41%). 10 % seulement répondent : « Pas très important ». On est bien loin de l’image du malade déterminé à « bouffer » du médecin, même s’il faut tenir compte di fait que ce type de sondage est adressé à l’homme de la rue, a priori non concerné par la faute médicale.

Ce n’est donc généralement que devant une attitude de fuite de la part du médecin concerné que la victime prendra, parfois en désespoir de cause, l’initiative d’une procédure.

* Ceci est un extrait de l’ouvrage Enquête sur l’erreur médicale de F. Nativi et F. Robin – Editions de La Découverte – sorti en 1987-

25 Juin

La naissance d’une revendication

Comment la victime appréhende-t-elle sa situation? Le désarroi préside à sa prise de conscience, et une fois la stupeur passée, c’est l’humiliation qui domine avec la panique. « C’est plus qu’un choc », nous dit Thierry L., qui ressortit aveugle d’une opération sur la mâchoire supérieure. « Je pourrais dire que c’est à la fois l’angoisse et la panique qui m’ont saisi. Le lendemain de l’opération, lorsque l’effet de l’anesthésie s’est estompé, je me suis d’abord rendu compte que je ressentais quelque chose d’étrange, tout à fait inconnu pour moi et qui pouvait avoir des conséquences très graves, malgré les paroles rassurantes de tous les médecins. Quand je suis passé en ophtalmologie, on m’a dit qu’il fallait mettre des compresses sur mes yeux. Je me trouvais toute la journée dans le noir. C’est comme ça que j’ai commencé à me douter que j’avais subi des « dégâts ». Il est certain que c’est plus qu’un choc ».

Mais, alors même que la « victime » subit un dommage corporel avec toutes les répercussions psychiques que cela suppose, il ne faut pas oublier qu’elle en est aussi le témoin.

Et il y aurait de sa part quelque irresponsabilité à se taire. Pour avoir constaté dans sa chair une carence, une erreur ou une faute, la victime qui se tait ne laisse-t-elle pas à l’accident l’occasion de se reproduire ? Ainsi, bon nombre de victimes sont animées par la volonté première d’empêcher que se reproduise l’accident qui les a atteintes ; cela peut même aller jusqu’à souhaiter l’interdiction d’exercer pour le praticien fautif, sans même envisager qu’il puisse s’amender. Ce jugement sans appel ne fait que refléter la profondeur de la confiance déçue. Rappelons-nous les propos de Barbara E, victime d’un coup de bistouri malencontreux : « Alors j’ai pensé très vite qu’il ne fallait pas que ce chirurgien opère à nouveau… Le laisser continuer à exercer c’est exposer potentiellement d’autres individus : peut on se taire dans ce cas ? ». On est alors bien loin du simple désir de vengeance.

On l’a vu, c’est surtout l’attitude du médecin qui va susciter éventuellement ce désir de vengeance. Devant le refus parfois obstiné de tel ou tel médecin de communiquer, tout au moins de façon humaine, sinon sympathique, avec le plaignant, va se faire jour chez ce dernier la volonté de punir ce type de comportement qui lui apparaît à juste titre irresponsable, voire malintentionné, comme le soulignait Barbara E. : « l’erreur est humaine et personne ne peut se vanter de n’en avoir jamais commis. Mais, il aurait pu venir me voir, me dire ce qu’il avait fait, voir comment je pouvais m’en sortir ; enfin, avoir un contact avec moi… Mais cette lâcheté totale ! Ne jamais être venu ; s’en laver les mains (…) C’est en fait le là qu’est venu mon désir de me venger. ».

* Ceci est un extrait de l’ouvrage Enquête sur l’erreur médicale de F. Nativi et F. Robin – Editions de La Découverte – sorti en 1987-

25 Juin

La victime aux mains nues

La victime n’est elle pas dénuée de moyens face à une institution qui se protège ? les hôpitaux considèrent le dossier du malade et les documents y figurant comme leur propriété. Mais en se retranchant obstinément derrière cet état de choses, pour refuser l’accès direct au dossier, les institutions rendent les plaignants d’autant plus agressifs qu’ils sont frustrés d’un droit légitime. Par ailleurs, cette réticence laisse à penser qu’il y quelque chose à cacher, un acte médical fautif, par exemple.
Déçu par le comportement des médecins, le plaignant qui se trouve éconduit et les mains nues à la sortie de l’hôpital n’a plus que la ressource d’en parler à son entourage qui l’incitera la plupart du temps « à ne pas en rester là ». Les conséquences d’un tel encouragement sont rarement mesurées par ceux là même qui le prodiguent. D’autant plus que l’état de victime a pour effet psychologique de créer une sorte de complexe d’infériorité. Cet encouragement risque donc d’engager cette victime dans une revendication peut être sans lendemain.
Le corps médical lui-même, par une attitude paradoxale, peut être amené à jeter de l’huile sur le feu : il suffit d’un : « mais quel est l’abruti qui vous a fait cela ? » pour que le plaignant y voit une confirmation du bien fondé de sa démarche de revendication, fort qu’il est alors de la caution de l’homme de l’art. N’oublions pas l’exemple de Thomas D. lorsqu’il affirmait pour défendre la légitimité de son action que d’éminents médecins lui avaient confirmé qu’ils « ne comprenaient pas qu’un stomatologiste, ou même un simple médecin, puisse faire une erreur pareille, cela leur paraissait absolument inconcevable. »

Dès lors la revendication se précise « Je pense que la souffrance que j’ai ressentie et (…) la hantise de l’avenir représentent quand même quelque chose et j’ai bien l’intention de demander au responsable la réparation des dommages que j’ai subis dans tous les domaines. » pensait Thomas D. « J’en ai parlé autour de moi, nous a dit Barbara E., et petit à petit, l’idée m’est venue de porter plainte. C’est ce que j’ai fait. Je suis allée voir un avocat. »

L’avis de l’avocat pèsera également dans l’appréciation du bien fondé de la revendication. Réunissant les données du dossier médical, il en dégagera les éléments qui lui paraissent objectifs au regard des exigences de la charge de la preuve qui incombe à la victime. L’avocat commencera par demander l’intervention d’un médecin conseil expert afin qu’il donne son sentiment sur la faute. C’est à partir de cet avis médical que l’avocat fera son diagnostic juridique et prendra ainsi position sur l’orientation à donner à l’affaire. Si les éléments du dossier présentent une certaine solidité, il n’aura qu’à soutenir le plaignant en engageant pour lui une procédure amiable ou judiciaire. En revanche pour d’autres affaires où la preuve de la faute est plus difficile à établir, l’avis de l’avocat sera alors déterminant pour le plaignant. Il poussera ou non à la consommation juridique. (…)
Un mauvais diagnostic du dossier ne manquera pas cette fois ci de transformer le plaignant en victime de la justice à défaut de l’être de la médecine. Dans certains cas, l’avocat lui conseillera de choisir la voie pénale pour demander non seulement la réparation de son préjudice, mais aussi la condamnation du médecin qui lui a causé une blessure. Toutefois la plupart du temps, il lui conseillera la voie civile qui limite le procès à la seule demande de condamnation à des dommages et intérêts.
Peut-on dire pour autant que l’animosité envers le médecin mis en cause soit la seule motivation du plaignant vers l’une ou l’autre voie ? Certainement pas. Outre l’avis de l’avocat, d’autres considérations vont interférer dans ce choix ; des considérations liées aux frais de justice, par exemple. Le souci de réparation financière est, la plupart du temps, relégué au second plan. Bien sûr, si sa revendication aboutit, la victime n’est pas mécontente d’être dédommagée. Mais cette satisfaction toujours tardive ne motive que rarement son action.
En définitive, nombreux sont encore les malades qui persistent à faire une confiance aveugle au corps médical sans pour autant renoncer à la revendication en cas d’accident. Mais la véhémence de leur propos est bien souvent à la mesure de la réticence du corps médical à leur donner des explications élémentaires. Aussi, désabusés, ces déçus de la médecine ne tardent-ils pas, pour continuer à satisfaire la nécessité de se soigner, à se tourner vers toutes sortes de médecines parallèles, considérant qu’au moins ces médecines là ne font pas de mal quand bien même elles ne seraient pas véritablement efficaces. Réputées moins dangereuses, ces médecines correspondent mieux aux attentes d’un public qui appréhende le recours à la médecine traditionnelle, jugée à haut risque, et ceci de plus en plus, en raison de sa grande technicité et du nombre imposant de médicaments simultanément prescrits.
Lorsque le risque se concrétise, les victimes n’acceptent plus de se résigner sous le prétexte simpliste de la fatalité, voire plus couramment de changer simplement de médecins. Le plus souvent, elles ne savent pas discerner quels sont les critères juridiques indispensables à réunir pour espérer une issue favorable à leur revendication ; mais une chose est certaine  (…) les victimes ne veulent plus entendre parler de « la faute à pas de chance ». D’où la critique fréquente du comportement de tel ou tel médecin, vite assimilé à celui de l’ensemble du corps médical. Synonyme d’abus de pouvoir, le pouvoir médical devient alors la cible privilégiée des victimes et de leurs proches, que les mouvements d’usagers de la santé relaient par vocation.*

* Ceci est un extrait de l’ouvrage Enquête sur l’erreur médicale de F. Nativi et F. Robin – Editions de La Découverte – sorti en 1987-

25 Juin

Interroger l’histoire

En 1986, probablement une centaine de médecins ont gravi les marches des palais de justice pour s’expliquer devant les juges au sujet des erreurs qu’on leur imputait.
Vingt ans plus tôt, ils n’étaient qu’une dizaine à avoir ouvert ce difficile chemin. En France, le corps médical n’envisage qu’avec réticence le principe de sa responsabilité. La crainte clairement avouée, on l’a vu, est de voir « l’épouvantail américain » traverser l’Atlantique.
Déjà en 1925, un chirurgien traduisait sa préoccupation face à cette tendance naissante et éprouvait le besoin de rassurer ses confrères : « il n’y a pas, en réalité, de fautes opératoires, il n’y a que des malheurs, (…) le propre d’une faute est de pouvoir être évitée : un malheur au contraire, échappe à toute prévision. » Ces termes laissaient peu de doute sur le sentiment de crainte qui planait déjà sur le corps médical et sur sa capacité à escamoter la réalité. Aujourd’hui, les médecins ne peuvent plus se satisfaire de telles affirmations incantatoires. La réalité de leur pratique quotidienne et la multiplication du nombre des procès introduits contre eux, les contraignent à plus de lucidité, voire à accepter la dure vérité en l’édulcorant quelquefois par l’humour : « Aujourd’hui si le Christ loupait la résurrection de Lazare, la famille l’attaquerait en justice ». Cette boutade … résume toujours assez bien l’état d’esprit actuel du corps médical.
Sont-ils tenus de réaliser des miracles pour échapper à l’infamie ? Certes, chaque patient attend que son médecin réalise pour lui l’impossible, sinon le miracle. Pourtant, un médecin ne saurait être poursuivi en justice pour n’avoir pas obtenu la guérison de son malade.
De quelle responsabilité parle-t-on ? Jusqu’où va-t-elle ?
Pour formuler la réponse à ces questions, il a fallu aux tribunaux plusieurs siècles d’hésitations et d’attente.
Patiemment les juges ont finalement fait émerger la conception moderne de la responsabilité médicale, grâce à la notion de contrat.

* Ceci est un extrait de l’ouvrage Enquête sur l’erreur médicale de F. Nativi et F. Robin – Editions de La Découverte – sorti en 1987- Les  réflexions restent d’actualité même si les données chiffrées doivent être actualisées